Deuxième dimanche du Carême
Lectures bibliques :
Ce récit de la transfiguration relate combien l’annonce de la Parole de Dieu et l’engagement à la suite du Christ ne vont pas sans difficulté, même pour des disciples dûment sélectionnés. Ils sont déstabilisés et même effrayés par cet événement extraordinaire et enfin contraints au silence jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts : rien de rassurant dans cette histoire !
Mais pour nous, ce matin, comment recevoir ce texte un peu magique, qui mêle merveilleux et irréel ? Comment comprendre cet événement où Jésus apparaît plus blanc que blanc, comme l’aurait dit Coluche? Notre rationalité cartésienne pourrait relayer ce texte surnaturel au profit des contes pour enfants, pour nous laisser croire que la foi est déconnectée de notre monde.
Ce qui m’a surpris, dans ce récit, c’est en réalité trois déplacements majeurs que je vous invite à repérer :
- Le premier est celui d’une vision sublime qui devient une parole de bénédiction « Celui-ci est mon fils bien aimé, en qui je mets toute ma joie, écoutez-le ».
Cette transfiguration devient une théophanie qui se laisse voir et entendre. Elle n’est pas uniquement une apparition extraordinaire avec la présence de Moïse et Elie, mais le rappel de la mission de Jésus inauguré dès son baptême où le ciel s’était ouvert une première fois et une voix s’était faire entendre pour dire mot pour mot que Jésus est le fils bien aimé de Dieu.
Jésus a choisi Jacques et Jean, pour les placer à l’écart sur la montagne, ils deviennent les témoins d’une vision éclatante et sublime qui évoque et annonce la résurrection. Vision donc, qui dit l’espérance d’une autre vie possible, un monde différent. Moïse et Elie sont eux-mêmes resplendissants. Cet événement préfigure la lumière du Ressuscité. Une vie plus forte que la mort.
À la suite des disciples, nous pourrions comprendre que notre vocation de chrétiens est d’être aussi des hommes et des femmes qui ont résolument choisi le parti de la vie dans un monde défiguré par la violence, les guerres et le mal sous toutes ses formes.
Bien plus qu’illumination spirituelle, c’est une vision de l’autorité de Jésus qui est offerte. Plus qu’un aveuglement, c’est un appel à la reconnaissance de la présence bienveillante de Dieu dans notre monde. Recevoir la parole de Dieu comme.
Une bénédiction pour notre vie.
- Le deuxième déplacement est que les disciples peuvent déposer leur peur face à cette vision surnaturelle pour apprendre à changer leur regard sur Jésus, le voir différemment, au-delà de leurs attentes, ou de leurs désirs.
Pierre ne comprend pas que cette transfiguration s’inscrive dans l’histoire du salut (cf. Elie et Moïse) et qu’elle concerne tout le peuple. Sa réaction immédiate est de vouloir d’y demeurer, de s’y installer. Bien plus tard, une autre vision (Actes 10) permettra à Pierre de comprendre également que l’Évangile est une Bonne nouvelle qui s’adresse à tous, et pas uniquement aux juifs.
Alors, Pierre prend la parole : « il est bon que nous soyons ici ». Cette formule traduit sans doute, le bonheur d’être là, en ce moment inoubliable. Mais c’est sûrement aussi une manière pour Pierre de se rassurer, de figer cet événement pour mieux se l’approprier, de se donner de l’importance en voulant prendre la situation en main. Pourtant, par sa maladresse, Pierre révèle ce qui est pour nous aujourd’hui encore une terrible tentation qui consiste à vivre la relation avec Dieu, à l’écart, loin des bruits et des rumeurs de ce monde. À faire de nos Églises des lieux clos, des tours d’ivoire, protégées où l’on est bien ensemble et sur lesquelles on pourrait enfin « dresser les tentes de l’espérance », mais entre nous seulement !
La suite du récit va nous montrer que c’est bien au cœur du monde, en bas dans la plaine de l’humanité et non sur les sommets religieux, que la foi appelle à incarner l’espérance. Ainsi, après la grande vision du renouvellement du monde, surgit dans toute sa brutalité le scandale du mal et de la souffrance. C’est dire que l’espérance d’un monde transfiguré est à vivre dans une vie trop souvent défigurée. Qu’une parole d’espérance est à poser dans un monde qui est souvent un démenti à cette espérance !
Au moment même où sur la montagne, les disciples avaient la vision d’un monde nouveau, ceux qui étaient restaient dans la plaine se montraient incapables de le matérialiser.
Les disciples se croyaient sans doute désormais propriétaires d’un pouvoir, conféré par le Christ, d’une parole d’autorité. Ils pensaient pouvoir faire face, seuls, par leurs seules forces aux puissances de ce monde. C’est la tentation généreuse, mais culpabilisante et désespérante qui nous guette tous. Celle de croire que la libération et le salut de ce monde sont entre nos mains. Alors qu’ils relèvent de la grâce seule de Dieu, dont nous sommes de simples dépositaires et témoins.
Ce n’est que dans un approfondissement de notre communion avec Dieu, par la prière et l’écoute de sa parole, que nous trouverons la force et l’efficacité de nos témoignages. C’est cette même communion qui nous protège de tout orgueil comme de tout découragement. Avec les disciples, nous découvrons que, sans cette communion avec Dieu, ils sont incapables d’accomplir ou d’exprimer quoi que ce soit de décisif. Le Christ transfiguré se révèle non dans la force et la domination, mais dans la faiblesse et l’abaissement d’un messie crucifié, le vendredi saint.
- Relevez-vous n’ayez pas peur,
Si cet événement doit rester secret avant que le fils de l’homme ressuscite des morts, Jésus encourage ses disciples à se relever et à dépasser leurs peurs. C’est vrai que, parfois, nous nous épuisons à tenter d’être « sinon les plus grands », comme les disciples, en tout cas pas les « plus petits » ni les « derniers ». Et du coup, nous désespérons devant nos faiblesses et nos forces qui s’épuisent, nos jours qui perdent le sens de la vie…
Or, les disciples d’un maître transfiguré n’ont d’autres grandeurs à rechercher qu’à être des serviteurs d’un monde en quête de sens. Le jésuite Michel de Certeau rappelait qu’a l’amour entre les humains, Dieu ne rajoute rien, il ne retranche rien, il s’y manifeste. C’est dans cette incarnation que Dieu manifeste pleinement la puissance de son amour. Le Salut de Dieu est un don sans contrepartie qui nous invite à la liberté et la responsabilité de nos choix.
Malgré nos maladresses, nos actes manqués, le Christ continue à travers nous, son œuvre de paix et de réconciliation, dans ce monde qu’il veut transfigurer pour la vie et le bonheur.
Dans ce deuxième dimanche du Carême, comme Abraham, nous pouvons déposer nos certitudes et notre confort pour nous mettre en marche, animés par la présence et la bénédiction de Dieu. Aujourd’hui le ciel s’ouvre aussi pour nous pour recevoir cette parole de vie ! Soyons des témoins confiants de l’amour de Dieu pour ce monde à transfigurer pour lequel Jésus a donné sa vie en abondance.
Amen.