prédication d'Elisabeth Perrier le 26 avril 2026
Chères Sœurs, chers frères.
Je vous invite à entendre la lecture du texte suivant : 1 Rois, chapitre 19, versets 11 à 13 (TOB)
Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le Seigneur ; le Seigneur va passer. » Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu. Et après le feu une voix de fin silence. Alors, en l’entendant, Élie se voila le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui : « Pourquoi es-tu ici Élie ? ».
Seigneur, ta Parole est la vérité, sanctifie nous par ta vérité.
Avant tout chose, je vais commencer par rappeler ce qui s’est passé avant ce récit :
Élie est un prophète qui occupe une place éminente, peut-être la plus considérable après Moïse. A son époque, Akhab, fils d’Omri, règne sur Israël avec Jézabel, son épouse, à ses côtés. Le couple rejette le Dieu d’Israël préférant servir le Baal.
Élie annonce une terrible sécheresse. Dieu l’envoie se réfugier dans le ravin de Kerith où il bénéficie de l’eau d’un torrent et du ravitaillement porté par des corbeaux. Puis Dieu le dirige chez la veuve de Sarepta. Élie, avec l’aide de Dieu, y réalise des miracles : il fournit un approvisionnement régulier et ramène à la vie le fils de la veuve, mort subitement suite à une maladie.
Puis Élie retourne auprès d’Akhab. En chemin, il rencontre le chef du palais qui l’informe des événements qui se sont produits sur ordre de Jézabel : le massacre des prophètes du Seigneur. En représailles, Élie, à son tour, procède au massacre des prophètes de Baal. Afin d’échapper à la fureur de Jézabel, il est contraint de fuir. Seul, dans le désert, en proie au désespoir, il se met à l’abri sous un genêt. Une fois encore, Dieu pourvoit à sa survie par des galettes et de l’eau. Après 40 jours et 40 nuits de marche, il parvient à l’Horeb (mieux connu sous le nom du mont Sinaï).
Et nous voilà arrivés, nous aussi, à notre extrait. Ce récit comprend des similitudes avec la vie de Moïse et Jésus qui ne vous auront pas échappé : le désert, les 40 jours et 40 nuits, la montagne, la caverne.
J’aimerais revenir sur le passage qui me touche particulièrement.
Nous avons lu la traduction de la TOB : « Et après le feu, une voix de fin silence. » Les traductions diffèrent très légèrement : voix, cri, son, brise, souffle.
Mais c’est « une voix de fin silence » qui me bouleverse. J’ai découvert que c’était celle qui est la plus proche du texte hébreu d’origine qol demama daqqa. Ces quelques mots, qui caractérisent ce qu’on appelle un oxymore, cet effet rhétorique qui associe les contraires, suscitent la perplexité. Le texte biblique, volontairement, « dérange » le lecteur par cette rencontre contradictoire, voire choquante : la voix/le son et le silence.
C’est justement ce frottement qui me conduit à vous parler de ce passage aujourd’hui.
Revenons à Élie.
Élie se trouve dans une caverne. Notons le symbole de la caverne. Est-ce celle où Moïse s’est tenu au moment où il recevait les Tables de la Loi ?
Exode, chapitre 33, versets 21 à 22 : Le Seigneur dit : « Voici un lieu près de moi. Tu te tiendras sur le rocher. Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t’abriterai tant que je passerai.
La caverne constitue un lieu de refuge, où l’on peut s’isoler du reste du monde. Elle symbolise également la matrice maternelle, qui abrite tout être en gestation. En écho à cette image, on peut remarquer que le passage du 1er livre des Rois est encadré par l’entrée et la sortie de la caverne.
Élie fait bien de rester dans son abri. Car vont se manifester successivement « un vent fort et puissant » capable de briser les roches, un « tremblement de terre », puis un « feu ». À chacune de ces manifestations, le texte nous dit que « le Seigneur n’était pas présent ».
Élie, rappellons-le, a laissé libre cours à sa colère et à sa violence. Serait-ce elles qui se manifestent à ce moment là ? Ou alors, la culpabilité, si prompte à ronger et à troubler les âmes ?
Ou alors, Dieu veut-il nous dire quelque chose ? Veut-il faire comprendre à Élie, mais également à nous, que la colère et la violence ne sont pas des voies pour le rencontrer. En le confrontant à sa propre violence, à ses turbulences, Dieu veut-il lui faire comprendre que l’image d’un Dieu guerrier, vengeur, puissant ne lui convient pas. C’est un chemin mortifère d’égarement.
Dieu serait-il un Dieu de la guerre ?
Dieu serait-il un Dieu de jugement ?
En ces circonstances, un changement s’opère par rapport à d’anciennes manifestations de Dieu. Ici, c’est dans l’apaisement, dans le mystère d’une voix de fin silence qu’il s’adresse à Elie.
Dans Les échos du silence, l’écrivaine et philosophe Sylvie Germain évoque ce moment :
Trois formidables coups pour rien. Ou, plutôt, s’il s’agissait des trois coups annonçant la levée du rideau, appelant le spectateur à l’attention, à la concentration, à la plus vigilante écoute ? Car c’est effectivement alors, alors seulement, que quelque chose advient – un inouï je-ne-sais-quoi.
Ce qui a lieu. « Un son de fin silence ». Il faut avoir aiguisé son ouïe à l’extrême, s’être entraîné à l’absolu de l’attention, pour devenir apte à percevoir un souffle si ténu. Il faut s’être sondé, s’être soi-même exploré jusqu’au plus obscur de sa conscience, au plus lointain de ses pensées, avoir maintes fois accompli le tour de son domaine intérieur par cercles toujours croissants et cependant plus resserrés, enfin avoir atteint l’intime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par un tel inaudible soupir.
Paul Valéry notait qu’il est rare de penser à fond sans soupirer. A l’extrême de toute pensée est un soupir. Combien cette remarque prend d’ampleur lorsqu’il s’agit de penser l’impensable, l’indicible. Dieu.
Aux confins de la pensée d’Elie, exténué par la marche et le jeûne, épuré par ses quarante jours et nuits au désert, passe un soupir. Un brin de silence qui vibre, à peine, et qui s’en va. Dieu.
Tel est le mystère de la rencontre de l’être humain avec Dieu et de Dieu avec l’être humain. Dieu, débarrassé de ses oripeaux de violence, de puissance. Et nous, affranchi de nos désespérances, de nos déserts, de nos pulsions.
Acceptons ce silence qui vient habiter Elie, qui vient le purifier quelque part, le purger de la violence.
Dans son Journal, Etty Hillesum, morte à Auschwitz, écrivait :
De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité, c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de Dieu. Dieu écoute Dieu.
Sylvie Germain reprend cette idée :
Dieu écoute Dieu du fond sans fond de son propre silence, dans l’obscure rumeur du sang des humains. C’est l’expérience inaugurée par Elie au mont Horeb qui se renouvelle ailleurs et autrement, cependant la même. C’est l’expérience vécue par tous les grands mystiques au cours des siècles, tous ceux et celles qui ne claquemurent pas Dieu dans le seul concept de toute-puissance, qui ne le défigurent pas en l’érigeant en Justicier implacable servant à cautionner les crimes commis par haine et sectarisme, qui ne le travestissent pas en ventriloque énigmatique ou en grand prestidigitateur faiseurs de miracles.
Vivre le silence.
Le silence peut être effrayant, terriblement angoissant, s’il n’est pas habité par la présence de Dieu, ce Dieu au nom imprononçable, porté par un souffle.
Comme Elie,
Acceptons de nous tenir en sa présence, d’être simplement là, en communion. Sans exigence, sans besoin.
Écoutons cette prière de Karin Burggraf-Teulié, « Une prière pour respirer et vivre».
Aujourd’hui Seigneur,
aucun mot ne me vient à l’esprit.
Mes sentiments sont confus.
Mon corps est lourd.
Mon âme est embrumée.
Le vide s’installe.
Page blanche.
Silence embarrassant.
Alors, je ferme les yeux.
J’attends. Je laisse faire.
Silence.
Je respire.
J’ai tout mon temps.
Silence fécond.
J’ouvre les yeux, apaisée.
La prière, c’est aussi cela.
Respirer. Profondément.
Ne rien dire, ne rien faire, ne rien écrire.
Ne pas penser.
Etre, simplement être.
Entrer dans le mouvement de la vie.
Eclore aux autres et à soi.
Respirer.
Se laisser porter par Toi. Et vivre.
Merci, Seigneur.
Entrer en résonance intérieure, l’accueillir dans notre cœur. Rappellons-nous que Dieu regarde les cœurs, lieux de notre intime profond, sièges de nos pensées.
Les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur comme il est dit dans le 1er livre de Samuel, chapitre 16, verset 7.
Laissons nous faire, lâchons le faire. Saisissons la chance de nous laisser transformer comme le prophète, de parvenir à cette rencontre, confiants, ouverts, sans attente, sans obligation de résultat.
Face à l’omniprésence de la violence dans la vie des hommes, Dieu trouve une autre voie, nous montre un autre possible, accessible à tous, sans besoin de se réfugier dans un lieu de clôture.
Cette méditation nous ouvre à l’écoute du Dieu Silence, une présence discrète, qui veut nous inviter à une attitude spirituelle d’écoute extrême pour pouvoir ensuite nous mettre à l’écoute du Dieu Parole, à savoir Celui qui est le Verbe : Jésus, le Christ, crucifié sur le bois de la Croix, dont les paroles tracent un chemin de vie pour l’éternité.
Elie, transformé, se voile le visage avec son manteau et sort de la caverne. Le face à face avec Dieu ne peut se faire par la vue.
Et là, vient la question chargée de sens : « Pourquoi es-tu là Elie ? »
Cette question nous saisit.
Pourquoi suis-je ici ?
Pourquoi êtes-vous ici ?
Pourquoi sommes-nous ici ?
Pour y répondre, laissons le silence nous parler.
Amen
Textes à lire par Lydie :
1 Rois, chapitre 19, versets 11 à 13 (TOB)
Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le Seigneur ; le Seigneur va passer. » Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu. Et après le feu une voix de fin silence. Alors, en l’entendant, Élie se voila le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui : « Pourquoi es-tu ici Élie ? ».
Au cours de la prédication :
Etty Hillesum :
De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité, c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de Dieu. Dieu écoute Dieu.
Prière pour respirer et vivre
Aujourd’hui Seigneur,
Aucun mot ne me vient à l’esprit.
Mes sentiments sont confus.
Mon corps est lourd.
Mon âme est embrumée.
Le vide s’installe.
Page blanche.
Silence embarrassant.
Alors, je ferme les yeux.
J’attends. Je laisse faire.
Silence.
Je respire.
J’ai tout mon temps.
Silence fécond.
J’ouvre les yeux, apaisée.
La prière, c’est aussi cela.
Respirer. Profondément.
Ne rien dire, ne rien faire, ne rien écrire.
Ne pas penser.
Etre, simplement être.
Entrer dans le mouvement de la vie.
Eclore aux autres et à soi.
Respirer.
Se laisser porter par Toi. Et vivre.
Merci, Seigneur.
Confession de foi
Je crois en un Dieu Père
Dont la Parole soutient la vie des hommes et oriente leur histoire.
Il est leur vie.
Je crois en son Fils, né parmi les pauvres, lumière dans notre nuit, premier-né d’entre les morts.
Il est vivant.
Je crois en l’Esprit Saint, qui nous fait naître à la vie de Dieu, qui anime le combat pour la justice, qui nous conduit dans l’espérance.
Il est la force qui fait vivre.
Amen